Elle s'appelle Léna. Chaque matin, entre le café et le métro, elle traverse le monde en vingt minutes : un tremblement de terre, une famine, un drame retransmis en direct, puis, sans transition, la recette de lasagnes d'une influenceuse et les vacances d'une ancienne camarade de lycée. Léna ne s'en rend pas compte, mais dans ces vingt minutes, elle a éprouvé — ou cru éprouver — plus d'émotions morales que sa grand-mère n'en vivait en une semaine. Et pourtant, le soir, quand sa collègue éclate en sanglots dans le bureau voisin, Léna reste étrangement de glace. Elle n'arrive pas à se souvenir de la dernière fois où elle avait pleuré pour quelqu'un qu'elle connaissait réellement.
L'argument de l'élargissement
Commençons par être honnête avec la générosité du numérique, car il faut du courage intellectuel pour défendre une thèse démodée.
Il existe un argument sérieux selon lequel les technologies de communication ont étendu le cercle moral de l'humanité. Le philosophe Peter Singer a théorisé ce mouvement dans L'extension du cercle moral (The Expanding Circle, 1981) : la capacité à se préoccuper d'êtres de plus en plus éloignés — par la distance, l'ethnie, l'espèce — est l'une des grandes tendances du progrès moral (Singer, Princeton University Press).
Le numérique a indéniablement accéléré ce mouvement. Les plateformes de dons illustrent l'ampleur du phénomène : GoFundMe a collecté plus de 40 milliards de dollars depuis sa création, avec une moyenne de 2,5 dons par seconde en 2023 — l'entraide financière de proximité est devenue une infrastructure mondiale (NBC News, rapport annuel GoFundMe) (statistiques compilées). Les campagnes mondiales — #MeToo en tête — ont démontré que des millions d'inconnus pouvaient éprouver, exprimer et agir sur la même émotion morale presque simultanément.
La première leçon est inconfortable pour les deux camps : les écrans ont d'abord fabriqué un surcroît de compassion — mais une compassion nouvelle, sans corps, sans durée et sans conséquence obligatoire.
Le coût caché
Car ce surcroît a un prix, et c'est précisément celui que Léna paie sans le savoir.
Le premier avertissement vient d'un terrain inattendu : les soignants. Le psychiatre Charles Figley a décrit dès les années 1990 la « fatigue de compassion » : un épuisement biologique, physiologique et émotionnel résultant d'une exposition prolongée à la souffrance d'autrui, qui se traduit par une capacité réduite à ressentir de l'empathie (Psychology Today, définition de Figley). La leçon clinique est capitale : le cœur ne s'endurcit pas par choix moral — il s'endurcit par épuisement. Or ce qui était vrai de l'infirmière de réanimation devient, à l'ère du fil d'actualité, une condition ordinaire : le même mécanisme, appliqué non plus à une salle d'hôpital mais au monde entier.
Le deuxième avertissement est statistique. La méta-analyse de référence de Sara Konrath et ses collègues (Université du Michigan), portant sur 72 échantillons et près de 14 000 étudiants américains, a mesuré un déclin massif de l'empathie dispositionnelle : entre 1979 et 2009, la préoccupation empathique et la prise de perspective ont chuté d'environ 40 %, avec la chute la plus marquée après l'an 2000 (University of Michigan News) (Konrath, O'Brien & Hsing, 2011). La corrélation temporelle avec la généralisation du numérique n'est pas une preuve de causalité — Konrath elle-même reste prudente — mais la coïncidence interroge.
Le troisième avertissement est le plus contre-intuitif, et il vient du psychologue Paul Slovic. Ses expériences sur l'« arithmétique de la compassion » montrent que notre empathie diminue à mesure que le nombre de victimes augmente : les dons pour une personne identifiable chutent lorsqu'on la présente comme l'une de deux victimes, et s'effondrent face aux statistiques d'un génocide — « plus meurent, moins nous nous préoccupons » (Slovic, « Psychic Numbing and Genocide », Journal of Judgment and Decision Making). C'est exactement l'inverse de ce que la compassion « informée » devrait faire — et exactement ce que produit un flux d'actualités qui nous présente, chaque jour, des souffrances de masse.
Reste l'objection philosophique : Paul Bloom (Against Empathy, 2016) soutient que l'empathie émotionnelle — s'identifier à ce que ressent autrui — est de toute façon un mauvais guide moral : partial, fatigable, attirée par l'individu singulier et l'histoire émouvante (Bloom, Against Empathy). Les réseaux sociaux n'auraient donc pas détruit une faculté fiable : ils auraient industrialisé ses défauts connus — la partialité, la fatigue, le favoritisme pour les histoires simples. La désensibilisation de Léna n'est pas seulement un symptôme numérique ; elle est ce qui arrive à l'empathie quand on la branche sur un circuit de masse.
La matrice en cinq lignes
- Élargissement (Singer) : le cercle moral n'a jamais été aussi large.
- Épuisement (Figley) : l'exposition prolongée à la souffrance use la capacité empathique.
- Déclin mesuré (Konrath) : − 40 % d'empathie étudiante en trente ans, chute post-2000.
- Arithmétique inversée (Slovic) : plus les victimes sont nombreuses, moins nous ressentons.
- Défaut structurel (Bloom) : l'empathie émotionnelle était déjà partiale — le numérique l'industrialise.
Ce qu'il faut préserver
Il faut éviter deux pièges symétriques : la nostalgie (croire qu'avant le numérique, l'empathie allait bien — elle était tout aussi sélective et locale, et le déclin mesuré par Konrath a des causes multiples) et le déni (croire que la compassion en ligne vaut la compassion incarnée).
La synthèse tient en une idée simple, cohérente avec l'ensemble des travaux cités : la ressource empathique est finie et partiale ; son allocation est un choix. Concrètement :
- Rythmer — c'est la continuité, et non l'intensité, qui épuise (Figley). Consulter l'actualité à heures fixes plutôt qu'en continu est une hygiène compassionnelle, pas un luxe.
- Cibler — puisque l'empathie est attirée par l'individu singulier (Slovic, Bloom), autant l'orienter volontairement : une ou deux causes réelles, un engagement incarné, plutôt qu'une compassion de surface dispersée sur mille fragments.
- Incarner — la relation à retour (celle où l'autre nous répond) est la seule qui régénère le muscle empathique. C'est la leçon implicite de l'expérience de Pennsylvanie citée dans cette série : limiter les réseaux au profit du face-à-face réduit solitude et dépression (Hunt et al., 2018).
Conclusion
Les réseaux sociaux n'ont ni tué ni sauvé l'empathie : ils en ont changé l'économie — massive, discontinue, sans retour. La désensibilisation n'est pas une fatalité morale : c'est le symptôme d'une sur-sollicitation sans issue, appliquée à une faculté qui était déjà, par nature, partiale et fatigable. Le remède n'est pas plus d'émotion, mais une réallocation consciente de celle-ci : moins de fragments, plus de relations à double sens.
Et Léna ? Quelques semaines après avoir limité son flux d'actualités à quinze minutes le midi, elle a remarqué quelque chose d'étrange : elle pleure plus souvent qu'avant. Moins pour le monde, plus pour les gens qu'elle croise. Ce n'était pas son cœur qui s'était éteint — c'était lui qu'on avait saturé.
Sources et références
- Singer P. (1981), The Expanding Circle: Ethics, Evolution, and Moral Progress — Princeton University Press
- Figley C. (concept de compassion fatigue), définition et état de l'art — Psychology Today
- Konrath S., O'Brien E., Hsing C. (2011), « Changes in Dispositional Empathy in American College Students Over Time: A Meta-Analysis », Personality and Social Psychology Review — ResearchGate ; synthèse : University of Michigan News
- Slovic P., « "If I look at the mass I will never act": Psychic numbing and genocide », Journal of Judgment and Decision Making — PDF (UPenn)
- Bloom P. (2016), Against Empathy: The Case for Rational Compassion — notice : Wikipedia
- NBC News (2024), rapport annuel GoFundMe — NBC News ; statistiques : Sci-Tech-Today
- Hunt M. G., Marx R., Lipson C., Young J. (2018), « No More FOMO », Journal of Social and Clinical Psychology — Guilford Journals