Le quatrième article de cette série décrivait le FOMO — la peur de manquer — comme une alarme émotionnelle ancienne branchée sur une alimentation permanente : le flux en temps réel de ce que les autres vivent sans nous. Sa force vient de ce qu'il exploite un besoin réel (le lien, la reconnaissance) sur un terrain frustré (Przybylski et al., 2013). L'économie de l'attention, elle, prospère sur ce manque entretenu : la rareté de l'attention devient le moteur d'un marché de 570 milliards de dollars (Grand View Research).
Face à cette économie du manque, l'Évangile avance une phrase d'une audace inouïe : « Moi, je suis venu pour qu'ils aient la vie, et qu'ils l'aient en abondance » (Jn 10, 10). Perisson, en grec : le surplus, le débordement. Non la survie, non le contenu, non le « temps de cerveau disponible » — la vie en trop. Cet article interroge la proposition : que signifie cette abondance dans un monde organisé pour le manque, et que nous dit-elle de ce pour quoi l'homme est vivant ?
Le premier jeûne : la tentation du déjà-là sans Dieu
Le premier affrontement de Jésus, au désert, est une topographie exacte de nos vulnérabilités numériques. Trois tentations (Mt 4, 1-11) : les pierres changées en pain — la consommation immédiate ; le sommet du Temple et le saut spectaculaire — la visibilité, l'audience, la performance ; les royaumes du monde en échange d'un genou fléchi — le pouvoir sans coût, la domination. Consommer, être vu, dominer : on pourrait appeler cela les trois moteurs d'engagement. Le Christ répond trois fois par l'Écriture — « L'homme ne vit pas seulement de pain » (Dt 8, 3), « Tu ne mettras pas Dieu à l'épreuve », « Le Seigneur ton Dieu, tu l'adoreras » — c'est-à-dire : la vie humaine n'est pas réductible à ses trois accélérateurs.
La psychologie le rejoint par l'autre bout : le FOMO prospère sur des besoins frustrés, et son antidote expérimental n'est pas d'acquérir davantage mais de réorganiser le rapport au manque — limitation active (Hunt et al., 2018), joie de manquer (Kantar et al., 2025) (Hunt et al.) (Kantar et al.). Ce que le désert de Matthieu appelle « jeûne », la recherche l'appelle aujourd'hui « détox » — et dans les deux cas, la leçon est identique : l'homme ne se libère pas du manque en le saturant, mais en l'habitant autrement.
La samaritaine : la soif que le flux ne désaltère pas
Au puits de Jacob (Jn 4, 5-30), Jésus offre à une femme fatiguée de ses allers-retours — cinq maris, un sixième qui n'est pas le sien, une vie de désir insatiable — une eau dont « celui qui boit n'aura plus jamais soif ». La scène éclaire d'un jour troublant notre consommation de contenus : la samaritaine est l'utilisateur parfait du flux — elle revient sans cesse au puits, et le puits ne remplit jamais la cruche. Chaque contenu laisse la soif intacte, et c'est précisément pour cela qu'il est rentable.
La proposition du Christ n'est pas un meilleur contenu : c'est une source intérieure — « une source d'eau jaillissant en vie éternelle ». La distinction est décisive anthropologiquement. Le flux dépend de la plate-forme qui le distribue ; la source appartient à la personne. Toute la tradition spirituelle catholique — oraison, lectio divina, sacrements — est une pédagogie de la vie intérieure indépendante du flux. Et la recherche mesure ce que cette intériorité produit : les méta-analyses montrent une association inverse significative entre religiosité et dépression (méta-analyse de 147 études, N ≈ 99 000) (PMC, 2013), et les interventions religieuses/spirituelles structurées réduisent les symptômes dépressifs (Journal of Affective Disorders, méta-analyse d'essais randomisés). L'âme nourrie résiste mieux au régime du manque.
Marie et Marthe : les deux économies de l'attention
La scène de Béthanie (Lc 10, 38-42) est peut-être le texte le plus contemporain des Évangiles. Marthe, « accablée par les multiples soins » — le mot grec, periespato, dit littéralement être tiré de tous côtés — incarne l'attention fragmentée que Gloria Mark mesure à 47 secondes (Mark, Attention Span). Marie, assise aux pieds du Seigneur, « a choisi la meilleure part » : l'attention unifiée, la présence totale à une seule personne. Jésus ne condamne pas le service — il vient précisément d'enseigner le don — il condamne l'agitation qui disperse : « tu t'inquiètes et tu t'agites pour beaucoup de choses ».
Il faudrait être aveugle pour ne pas voir la parenté avec le diagnostic contemporain : ce n'est pas le travail qui épuise, c'est la fragmentation. Ce n'est pas l'engagement qui manque aux hommes d'aujourd'hui, c'est l'unité de l'attention. La « meilleure part » — une heure de présence à une personne, une prière sans notification, un repas regardé — est devenue un luxe précisément parce que l'économie du manque l'a rendue rare. Le Christ la donne comme choix : « elle ne lui sera pas enlevée ».
Pourquoi l'homme est vivant : la vie éternelle dès maintenant
Reste la question de fond : que donne Jésus à vivre, et à quoi bon ? La réponse johannique est d'une radicalité qui court-circuite tous nos modèles d'engagement : « Or la vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu » (Jn 17, 3). La vie « en abondance » n'est pas une récompense différée : elle est une relation commencée — connaître et être connu. L'homme est en vie pour la communion, avec Dieu d'abord, et à travers elle avec les siens ; tout le reste — consommation, visibilité, domination, le flux entier — en est la copie ou la caricature.
C'est pourquoi le chrétien a, face à l'économie de l'attention, une position qui n'est ni panique ni naïveté : il sait que la chose la plus convoitée du monde — l'attention — est faite pour l'amour, et il refuse qu'elle soit vendue. Il la pratique comme le jeûne, la garde comme la samaritaine sa source, l'unifie comme Marie à Béthanie. Et il témoigne, avec les mots de la liturgie, que le manque n'est pas une fatalité : « Tu as fait toutes choses bonnes pour moi ; tu as mis ta joie dans le vin et le pain ; tu as dressé la table devant moi » — le banquet, non le flux.
Ce qu'il faut retenir
- Les trois tentations du désert — consommer, être vu, dominer — sont les trois moteurs de l'économie de l'attention.
- La samaritaine est la figure du flux : revenir sans cesse à un puits qui ne désaltère pas.
- Marthe et Marie : le problème n'est pas l'action, mais la fragmentation de l'attention ; la « meilleure part » est l'attention unifiée.
- La vie en abondance (Jn 10, 10) est une relation — connaître et être connu (Jn 17, 3) — et la recherche mesure les bénéfices de cette vie intérieure.
Conclusion
Le FOMO dit à l'homme : tu manques toujours de quelque chose. L'économie de l'attention en vit : nous te vendrons le soulagement du manque que nous entretenons. L'Évangile répond avec un luxe que nulle plateforme ne peut facturer : « j'ai désiré d'un grand désir manger cette Pâque avec vous » (Lc 22, 15) — le désir d'être ensemble, en personne, à une table, une fois pour toutes inaugurée.
La vie en abondance ne se scroll pas, ne se like pas, ne se monétise pas. Elle se reçoit, assis aux pieds de quelqu'un — et c'est très exactment, selon le Christ, ce pour quoi nous sommes vivants.
Sources et références
- Przybylski A. K. et al. (2013), échelle FoMO, Computers in Human Behavior — PDF (Self-Determination Theory)
- Hunt M. G. et al. (2018), « No More FOMO », Journal of Social and Clinical Psychology — Guilford Journals
- Kantar A. et al. (2025), « Joy of Missing Out (JOMO) », Psychological Reports — SAGE
- Mark G. (2023), Attention Span (attention moyenne : ~47 secondes) — Gloria Mark
- Grand View Research, marché de la publicité numérique (~570 Md$, 2025) — Grand View Research
- Kendler K. S. et al., « Religiosity and Major Depression in Adults at High Risk: A Ten-Year Prospective Study » (méta-analyse de 147 études, N ≈ 99 000) — PMC
- « Religious-based interventions for depression: A systematic review and meta-analysis of experimental studies », Journal of Affective Disorders — ScienceDirect
- Écritures citées : Mt 4, 1-11 ; Dt 8, 3 ; Jn 4, 5-30 ; Jn 10, 10 ; Jn 17, 3 ; Lc 10, 38-42 ; Lc 22, 15.